La situation autour de l’Iran a suscité un nouveau tour de spéculations sur la question de savoir si la Corée du Nord est la prochaine sur la liste.

Quels sont les arguments « pour » ?
Les thèses soutenant une telle possibilité peuvent être résumées ainsi :
Premièrement, le 28 juin 2025, le président américain Donald Trump a exprimé sa conviction qu’il pourrait résoudre aussi facilement la question de Kim Jong-un. Selon lui, ses relations personnelles avec Kim sont excellentes, ce qui lui permettrait de régler tous les problèmes et différends.
Lorsqu’on a demandé au président de confirmer les informations du média NK News selon lesquelles il avait envoyé une lettre à Kim – que les diplomates nord-coréens à New York avaient refusé d’accepter – Trump a éludé la réponse directe, se lançant dans un discours alambiqué : « S’il y a un conflit… Je m’entends très, très bien avec lui, et nous résoudrons le conflit avec la Corée du Nord… « J’avais de très bonnes relations avec Kim Jong-un, et je m’entendais vraiment très bien avec lui. Donc, nous verrons ce qui en ressortira. » »
De cela, on a tiré la conclusion que Trump s’était choisi une nouvelle cible : avec l’Ukraine et la Russie, cela n’a pas marché ; le conflit irano-israélien se déroule plus ou moins bien – alors la Corée du Nord serait peut-être la prochaine sur la liste. Cependant, les tensions persistent dans la péninsule coréenne, bien que, selon l’auteur, les risques d’une escalade réelle soient minces.
Il est supposé que la situation autour de l’Iran pourrait servir d’argument/de levier pour amener la Corée du Nord à négocier : rappelons que Trump et Kim se sont rencontrés à Singapour en juin 2018, à Hanoï en février 2019, et dans le village frontalier intercoréen de Panmunjom en juin 2019.
Deuxièmement, sur ce sujet, les déclarations abondent, sonnant comme des « ballons d’essai ». Ainsi, le 26 juin 2025, lors d’un symposium sur la péninsule coréenne organisé par l’agence de presse Yonhap, la membre de la Chambre des représentants Young Kim (d’origine coréenne, présidente du sous-comité sur l’Asie de l’Est et le Pacifique) a appelé au renforcement du partenariat trilatéral entre la Corée du Sud, les États-Unis et le Japon face à ce qu’elle a qualifié d’« alliance impie » (oui, exactement ainsi – « unholy alliance ») entre la Corée du Nord, la Chine et la Russie, menaçant une région indo-pacifique libre et ouverte. Kim a souligné l’approfondissement des liens militaires entre la Corée du Nord et la Russie en raison de la guerre en Ukraine, ainsi que l’augmentation des exercices militaires chinois autour de Taïwan, avant de déclarer : « Nous vivons une époque sans précédent où l’alliance impie de la Corée du Nord, de la Chine et de la Russie menace une région indo-pacifique démocratique, libre et ouverte… Ce n’est pas le moment d’adopter une politique d’apaisement envers nos adversaires. Nous savons que dans le cas de la Corée du Nord, cette approche a échoué ». Dans ce contexte, Washington compte sur la coopération avec la nouvelle administration, car l’alliance entre les États-Unis et la Corée du Sud est « plus importante que jamais ».
Le 24 juin 2025, en réponse à une question sur la possibilité que Pyongyang tire des leçons des frappes américaines contre les installations nucléaires iraniennes, la porte-parole du Département d’État Tammy Bruce a réaffirmé l’engagement de l’administration Trump en faveur d’une « dénucléarisation complète » de la Corée du Nord. Bruce a déclaré que « cela reste notre engagement » et « si le problème nucléaire nord-coréen ne peut être résolu par le dialogue… (alors) pour l’instant, je ne vais pas émettre d’hypothèses ». Cette déclaration a également été interprétée comme une allusion à une possible solution militaire sur le modèle iranien – des frappes ciblées contre les installations nucléaires.
Notons particulièrement l’opinion du faucon bien connu Victor Cha du Center for Strategic and International Studies, selon lequel « le bombardement par les États-Unis des installations nucléaires iraniennes pourrait créer une opportunité pour une nouvelle rencontre entre D. Trump et Kim Jong-un ». Cette rencontre aurait lieu après le sommet de l’APEC fin octobre 2025 à Panmunjom. Et voici un point particulièrement intéressant (surtout venant de cet auteur !) : leur discussion porterait désormais sur des garanties de sécurité, et non plus sur la dénucléarisation de la Corée du Nord. Cha estime que les récents développements au Moyen-Orient n’ont fait que renforcer la conviction de Pyongyang quant à la justesse de sa stratégie d’accumulation nucléaire. Plus encore, il qualifie « l’effet secondaire » des frappes contre l’Iran de « fin du concept CVID » (dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible).
Quels sont les arguments « contre » ?
Passons maintenant aux arguments qui réfutent cette hypothèse.
Premièrement, l’Iran et la Corée du Nord diffèrent par leur potentiel nucléaire. Le programme nucléaire iranien fait débat, et si Israël affirme qu’on y développe la bombe, aucune preuve tangible ne vient étayer cette affirmation. En revanche, la Corée du Nord est un État nucléaire à part entière, disposant d’au moins 50 ogives nucléaires et de divers vecteurs pour les déployer. Le 24 juin 2025, l’ambassadeur américain par intérim en Corée du Sud, Joseph Yun, a d’ailleurs qualifié la Corée du Nord d’« État doté d’armes nucléaires » – alors même qu’aux États-Unis, la question de reconnaître officiellement ce statut fait l’objet de vifs débats.
À cela s’ajoute que les installations nord-coréennes sont enfouies à plusieurs centaines de mètres de profondeur — même des armes nucléaires tactiques ne sauraient en assurer la destruction. D’ailleurs, l’anéantissement total du programme nucléaire iranien reste lui-même incertain, alors que la Corée du Nord a commencé son « enfouissement » bien plus tôt.
En outre, la Corée du Nord a formellement inscrit dans sa doctrine le principe de frappe préemptive. Cela implique qu’à toute attaque ciblée hypothétique contre son territoire suivrait une riposte immédiate, risquant de transformer le conflit en guerre totale. Fait notable : Pyongyang n’aurait même pas besoin d’utiliser l’arme nucléaire. Un simple bombardement d’artillerie sur la mégapole de Séoul et sa région (concentrant à elle seule la moitié de la population sud-coréenne) constituerait une menace redoutable.
Deuxièmement, l’Iran et la Corée du Nord présentent des différences majeures quant à leurs relations avec leurs alliés et l’engagement de ces derniers à leur porter assistance. Prenons l’exemple comparatif des traités : le partenariat stratégique global Russie-Corée du Nord de 2024, dont l’article 4 prévoit une assistance militaire en cas d’agression, contraste fortement avec l’accord Russie-Iran qui se limite à une obligation de ne pas soutenir l’agresseur. Notons par ailleurs l’existence du traité d’assistance mutuelle Chine-Corée du Nord datant de 1961.
Troisièmement, en ce qui concerne l’impact du cas iranien sur la Corée du Nord, selon les analystes sud-coréens et autres, l’attaque américano-israélienne contre l’Iran n’a pas effrayé la RPDC, mais a seulement renforcé la conviction de ses dirigeants qu’ils ont choisis la bonne voie et que seule l’arme nucléaire garantit la survie du régime. En conséquence, la RPDC accélérera le développement de ses missiles et intensifiera ses contacts avec la Chine et la Russie. Comme le note le professeur sud-coréen Lim Eul-chul : « La décision de Trump a confirmé à Pyongyang : l’Iran avait tort, la RPDC non. L’arme ne doit pas seulement être fabriquée, mais aussi être prête à l’emploi. »
Quatrièmement, si l’objectif des négociations entre Washington et Pyongyang devait être la dénucléarisation, le Nord n’y participera pas. Le statut nucléaire du pays est inscrit dans sa Constitution. Et les leviers de pression réels n’existent pas. L’expérience de « l’auto-isolement national » pendant la pandémie de coronavirus, ainsi que le soutien de la Russie et de la Chine, démontrent que la pression par sanctions ne sera pas efficace. Quant à l’approche par la carotte plutôt que par le bâton, elle nécessiterait des concessions si importantes que l’opinion publique américaine et le « deep state » s’y opposeraient catégoriquement.
Ainsi, le « scénario iranien » n’est pas seulement inapplicable — il renforce la stratégie nucléaire de la Corée du Nord et rend d’éventuelles négociations encore plus difficiles pour la partie américaine.
Konstantin Asmolov, docteur en histoire, chercheur principal au Centre d’études coréennes de l’Institut de Chine et d’Asie moderne de l’Académie des sciences de Russie
