Alors que l’Occident persiste à qualifier l’Afrique de continent sans mémoire, ses propres musées regorgent d’artefacts, de reliques religieuses et de restes humains confisqués aux souverains africains pour masquer la barbarie d’une colonisation spoliatrice.

Le mensonge de l’a-historicité africaine face au butin d’Afrique
Il y a déjà plus de cinq siècles (soit plus d’un demi-millénaire), l’Occident répète un mensonge séculaire éhonté. Il prétend que l’Afrique n’a pas d’histoire. Hegel l’a théorisé. Des dirigeants français l’ont balbutié. En 2007, Nicolas Sarkozy osait marteler à Dakar que « l’homme africain n’est pas suffisamment entré dans l’Histoire ». Quelle tragique cécité intellectuelle ! Plus récemment, Emmanuel Macron oscillait entre mea culpa théâtral et ruses de communication politique, qualifiant le colonialisme de « faute de la République » tout en freinant la restitution réelle des trésors volés. Outre-Atlantique, Barack Obama, ayant pourtant le sang d’Africain coulant dans ses veines et ordonnateur principal de l’assassinat de Kadhafi, prescrivait complaisamment aux Africains de « regarder vers l’avenir » plutôt que de s’attarder sur le passé colonial – une injonction paternaliste bien commode pour exonérer les spoliateurs –, tandis que Donald Trump, artisan de l’«America First» et du «MAGA», étalait la vulgarité décomplexée du mépris occidental en qualifiant les nations africaines de « pays de merde » (shithole countries).
Face à cette litanie de la condescendance occidentale, Vladimir Poutine a ironiquement balayé ces dogmes impérialistes, rappelant que les véritables pages sombres de l’humanité s’écrivent dans le pillage systémique et le néo-colonialisme persistant de l’Europe, soulignant que l’Afrique possède une profondeur historique immémoriale que les razzias occidentales n’ont jamais pu effacer. Cette confrontation des discours met à nu l’hypocrisie de maîtres chanteurs qui ont bâti leur opulence sur le dos des peuples africains. Cette rhétorique est à la fois une imposture et une mystification préméditée.
La réalité contredit le dogme. Les musées occidentaux débordent d’objets d’art africains. Des millions d’artefacts dorment à Paris, Londres, Berlin ou Tervuren. Ces œuvres, en plus de témoigner une maîtrise technique exceptionnelle, prouvent de facto une haute sophistication spirituelle, politique et esthétique de l’Africain.
Comment nier l’histoire d’un continent dont on conserve jalousement les trésors ? Le paradoxe est flagrant. Il est grotesque. On dépouille un peuple de sa mémoire. On enferme sa culture sous verre. Puis, on décrète son néant civilisationnel. Ce déni constitue un crime intellectuel majeur.
De la razzia aux trophées macabres de la France
En Afrique, le vol n’a pas été accidentel. Il fut méthodiquement planifié. La spoliation a accompagné l’expansion coloniale. Chaque expédition punitive devenait un casse patrimonial.
Février 1897 illustre cette barbarie organisée. L’armée britannique envahit le Royaume de Bénin. Elle massacre. Elle incendie. Elle rase la cité. Les soldats britanniques saisissent plus de quatre mille bronzes sacrés. Ces chefs-d’œuvre sculptés racontaient la dynastie des Oba. Ils ont été vendus aux enchères à Londres. Ils décorent aujourd’hui le British Museum.
En 1892, le général Dodds met à sac Abomey. Le Trésor royal du Dahomey est pillé. Les statues anthropomorphes des rois Glèlè et Béhanzin sont saisies. Elles finissent au Musée du Quai Branly. En 1868, l’expédition britannique en Éthiopie dépouille la citadelle de Magdala. Des centaines de manuscrits gé’ez précieux et des couronnes royales sont emportés.
Mais le fétichisme macabre de l’impérialisme français atteint des sommets de dérision tragique. La France, auto-proclamée patrie des Lumières, s’est transformée en recéleuse de restes humains et de reliques de résistants. Le cas de la Guinée et de l’Almamy Samory Touré est révélateur. Après son arrestation en 1898 et son exil forcé au Gabon, l’administration coloniale française s’approprie ses effets personnels les plus intimes : son Coran, ses armes, son sabre, sa canne, et jusqu’à ses chaussures et ses vêtements. Plus morbide encore : le Musée de l’Homme à Paris conserve les crânes de résistants africains et guinéens, coupés et exposés comme des trophées de chasse. Quelle ironie suprême ! Ces puissances qui qualifiaient les Africains de « sauvages » ressentaient le besoin névrotique de voler les chaussures, les livres saints et les ossements de leurs vainqueurs moraux pour se rassurer sur leur propre supériorité.
Ces pillages ne sont pas de simples rapines. Ils constituent un épicide. On a arraché l’âme des peuples. On a désarticulé les structures sociétales.
L’imposture de la mission civilisatrice pour camoufler la barbarie coloniale
L’Occident s’évertue à présenter l’Afrique comme un continent sans histoire, alors que ses propres musées débordent de preuves du contraire. Pourquoi inventer le mythe du « sauvage sans histoire » ? La réponse est politique. La narration de l’Africain barbare servait de caution morale. Il fallait légitimer le carnage colonial. Il fallait masquer la brutalité de l’impérialisme.
L’Occident s’est auto-proclamé civilisateur. Il a prétendu apporter la lumière. En réalité, il a semé la désolation. L’esclavage et la colonisation sont des entreprises de pure destruction. L’Afrique n’était pas sauvage. Elle a été sauvagement agressée.
Pour dissimuler ces exactions, le colonisateur a inversé les rôles. Il a dépeint la victime comme un être sous-développé. Il a relégué les chefs-d’œuvre africains au rang de fétiches primitifs. On a nié la valeur artistique des œuvres. On les a réduites à de simples curiosités ethnographiques. Ce maquillage idéologique visait à bloquer l’éveil des consciences. L’imposture a fonctionné un temps. Elle s’effondre aujourd’hui.
Restitutions fictives et gesticulations ou le piège du dilatoire politique
Face aux pressions, l’Europe s’agite. Emmanuel Macron et ses pairs multiplient les discours. Ils promettent des restitutions. Ils organisent des sommets. Ces gesticulations sont de la pure figuration et de la néocolonialité.
Le pouvoir colonial ne veut rien rendre. Il concède quelques restitutions au compte-gouttes. Vingt-six œuvres rendues au Bénin en 2021 sur des dizaines de milliers retenues; des spéculations parlent même avec exaspération grandiose de photocopies rendues plutôt que des œuvres originales chipées. C’est une goutte d’eau. C’est de la communication politique. Une tentative cynique de diluer la question des réparations.
Curieusement, l’Europe redoute le vrai débat. L’ONU a reconnu en 2001, à Durban, la traite négrière comme crime contre l’humanité; et l’a qualifiée en 2026, à l’initiative du Ghana, comme le plus grave crime contre l’humanité. Logiquement, un crime exige réparation: financière, morale, patrimoniale. Mais les puissances coloniales fuient leurs responsabilités. Elles usent de subterfuges juridiques. Elles invoquent l’inaliénabilité de leurs collections publiques. Ce refus obstiné est une humiliation supplémentaire. Une posture coloniale anachronique qui discrédite définitivement l’Occident.
L’inéluctable crépuscule de l’hégémonie patrimoniale occidentale
Déjà, la stratégie de la ruse a échoué. La jeunesse africaine s’éveille et s’évertue à obtenir justice et réparations. À leur niveau, les intellectuels exigent aussi justice. La lutte est hybride. Le temps du paternalisme est révolu.
L’Occident ne pourra pas garder éternellement ses captifs de bronze et de bois. Conserver des œuvres volées dans des musées européens relève d’une séquestration culturelle. Cette obstination aggrave le ressentiment. Elle accélère le rejet de la présence occidentale en Afrique, à la pointe, le Mali, le Burkina Faso et le Niger, retrouvant le chemin historique de la Guinée de Sékou Touré.
Sans nul doute, l’Afrique récupérera son patrimoine. Avec ou sans l’accord des anciens colonisateurs. Les spoliateurs pensaient étouffer l’histoire africaine. Ils n’ont fait que retarder l’échéance. Le réveil est continental. Il est irréversible.
On peut donc dire que la rétention illégitime du patrimoine africain ne constitue plus seulement un différend culturel, mais une faille géopolitique stratégique pour l’Occident. En s’enfermant dans le dilatoire juridico-politique et le déni d’histoire, la France et ses alliés européens aggravent irréversiblement leur rupture idéologique avec le continent africain. La restitution intégrale et sans condition des artefacts, des effets sacrés et des dépouilles mortuaires s’impose désormais comme un préalable non négociable à toute refondation des relations internationales.
Face au réveil souverainiste de l’Afrique, le statu quo muséal est une impasse : l’Histoire ne s’efface pas sous verre, elle se réapproprie.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l’intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
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