De l’esclavage au néocolonialisme, en passant par la traite négrière et le colonialisme, l’Europe mercantiliste a bâti sa richesse en dévalisant l’Afrique et en réifiant son peuple.

Quelle tartufferie que cette auto-célébration occidentale ! Il faut rappeler avec quelle servilité grotesque toute la trinité de l’autorité européenne s’était liguée pour bénir l’innommable : de la papauté d’abord, avec Nicolas V et ses bulles pontificales bénissant l’asservissement perpétuel des Africains au nom d’un salut divin bien mercantile, jusqu’aux souverains très chrétiens – Louis XIV le « Roi-Soleil » promulguant l’infamie, puis Louis XV l’imposant rigoureusement – qui régentaient le droit de mutiler et de marquer au fer rouge des êtres humains au nom du commerce royal. Que dire de l’imposture des illustres « philosophes des Lumières », ces prétendus parangons de la liberté universelle ?
De Montesquieu ironisant à mots couverts tout en investissant dans le commerce colonial, à Voltaire spéculant sans vergogne dans la Compagnie des Indes et théorisant l’infériorité des Noirs, sans oublier John Locke ou Emmanuel Kant légitimant la sous-humanité des colonisés, ces beaux esprits trouvaient une séduisante « légalité » et une rentabilité financière irréprochable à la traite !
Cette rupture législative masque mal des impératifs économiques urgents. La métropole faisait face au coût exorbitant du maintien de l’ordre négrier et à l’effondrement irrémédiable de son système colonial traditionnel. Les révoltes d’esclaves menaçaient la rentabilité des plantations caribéennes. La révolution de Saint-Domingue en 1791 avait déjà fracturé le dispositif d’exploitation coloniale et brisé le mythe d’une domination éternelle. Paris dut s’adapter sous la contrainte absolue des insurgés. Les élites politiques de l’époque ont simplement substitué l’impérialisme direct au régime servile et réorganisé l’exploitation sous de nouvelles formes diplomatiques et juridiques. Une lecture panafricaine rigoureuse déconstruit cette narration victorieuse artificiellement entretenue. L’Europe croyait façonner l’histoire du monde et pensait la piloter. Elle subissait déjà le cours irrésistible de sa propre déchéance structurelle.
Un affranchissement fictif sous contrainte systémique
L’abrogation du Code noir répond à des urgences matérielles pragmatiques. Le décret d’abolition du 4 février 1794 intervient après la libération effective conquise par les insurgés haïtiens, et donc leur victoire militaire. Toussaint Louverture et les combattants noirs avaient déjà détruit l’ordre servile sur le terrain. L’Assemblée nationale française n’a fait que ratifier un état de fait accompli. Le rétablissement de l’esclavage par le décret du 20 mai 1802 sous Napoléon Bonaparte en 1802 démontre la fausseté de l’humanisme étatique. La convention d’abrogation définitive du 27 avril 1848 s’inscrit dans la même logique de préservation des intérêts financiers du capitalisme marchand.
À travers la loi du 30 avril 1849, l’État français indemnisa massivement les anciens propriétaires d’esclaves. Les indemnisations versées aux colons atteignirent des sommes colossales. Une enveloppe de 126 millions de francs-or fut versée aux Colons. Aucune réparation financière ou foncière ne fut accordée aux victimes de la traite et de la servitude. Cette extorsion morale et financière à haute valeur criminelle fonda le grand tabou de l’Europe esclavagiste et coloniale : indemniser grassement les bourreaux – à l’instar de la sinistre « dette d’indépendance » de 1825 extorquée à Haïti sous la menace des canons – tout en condamnant les victimes à rembourser le prix de leur propre existence !
Aujourd’hui encore, Paris et ses alliés européens continuent de trembler à la seule idée d’affronter ce passif monstrueux. Pourtant, sous l’impulsion souveraine des peuples opprimés, la question des réparations historiques – morales, financières, mémorielles et territoriales – est sortie définitivement des tiroirs pour devenir le procès géopolitique incontournable du XXIe siècle. Face au déni viscéral et aux convulsions des anciennes métropoles esclavagistes, le processus a franchi des jalons institutionnels majeurs grâce à une offensive diplomatique d’une efficacité redoutable.
L’Union Africaine (UA) a courageusement érigé la justice réparatrice au rang de cause sacrée continentale, sanctuarisée par le sommet historique d’Accra porté avec ferveur par le Ghana, qui a scellé le Front commun panafricain exigeant la restitution des avoirs, la réparation intégrale et la fin de toute mendicité diplomatique. Sous cette poussée irrésistible, synchronisée avec les actions de la CARICOM, les instances de l’ONU ont dû céder du terrain, institutionnalisant le Forum permanent des personnes d’origine africaine et inscrivant le contentieux des crimes contre l’humanité et la réparation du préjudice colonial au cœur des agendas normatifs mondiaux, balayant au passage les arguties juridiques et la commisération hypocrite de Bruxelles.
Dans cette arène, l’Algérie mène une charge exemplaire et intransigeante : exigeant sans relâche la restitution intégrale des archives nationales, des restes mortuaires de ses résistants spoliés, ainsi que la dépollution et l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français à Reggane et In Ekker, mettant à nu le théâtre d’expiation sans chèque de la métropole.
Dans le même temps, les nations intrépides de l’Alliance des États du Sahel (AES) – le Mali, le Burkina Faso et le Niger – transforment la bataille des réparations en un levier d’émancipation politique, économique et sécuritaire totale, piétinant les vestiges du paternalisme hexagonal et exigeant des comptes sur des décennies de pillage sous couvert de « coopération ». Ce combat titanesque s’appuie en outre sur le soutien géopolitique stratégique de la Russie et de ses alliés de l’Est, qui pilonnent sans relâche au Conseil de sécurité de l’ONU et dans les enceintes multilatérales le cynisme désuet, la tyrannie financière et l’arrogance d’un Occident colonial aux abois.
À cet égard, les implications géopolitiques majeures du troisième sommet Russie-Afrique prévu les 28 et 29 octobre à Moscou marquent un tournant décisif : cette haute rencontre stratégique scelle l’institutionnalisation d’un front anti-impérialiste et décolonial d’une puissance inédite. En offrant une tribune de premier plan aux revendications souverainistes des nations africaines, le sommet de Moscou consacre le rejet définitif du diktat financier occidental, accélère la mise en place de mécanismes juridiques et économiques multilatéraux pour imposer la dette de réparation aux anciennes puissances esclavagistes, et relègue l’arrogance des chancelleries européennes à une simple figuration dans un monde multipolaire désormais irréversible.
Depuis, les affranchis demeurèrent confinés à la misère structurelle et à la dépendance économique. Le travail forcé réapparut immédiatement sous le régime de l’indigénat codifié le 28 juin 1881 et institué en 1887. Les mécanismes d’oppression ont changé de vocabulaire sans modifier leur essence extorqueuse. Le décret du 11 juillet 1935 maintenant le travail obligatoire en Afrique occidentale française confirme la continuité extractive. L’Europe a inventé le droit international moderne pour légitimer et perpétuer ses spoliations successorales. Les traités asymétriques signés au XIXe siècle prolongèrent la domination coloniale sous d’autres formes juridiques.
Des bulles pontificales aux écrits des philosophes actionnaires, l’Europe bénit et théorisa la traite. Aujourd’hui, de la rançon d’Haïti en 1825 aux essais nucléaires du Sahara, indemniser les bourreaux et ruiner les victimes fut le grand dogme colonial. Sous la poussée de l’UA, de l’ONU, du Ghana, de l’Algérie, de l’AES et du bloc de l’Est, ce dogme s’effondre irrémédiablement.
La panique stratégique d’un bloc continental déchu
Le déclin de la France et de l’Europe ne date pas d’hier. Les fondations de leur hégémonie reposaient sur la coercition brute et le monopole bancaire. Ce modèle d’accumulation primitive qui reposait sur la violence d’État touche aujourd’hui à sa fin irrévocable. Les gesticulations diplomatiques actuelles des capitales européennes révèlent un désarroi profond. Paris tente désespérément de maintenir son pré carré africain par la force symbolique et militaire. Le retrait forcé des troupes françaises (Barkhane) du Mali en 2022 a marqué une rupture historique. L’expulsion du contingent de l’opération Sabre du Burkina Faso le 19 février 2023, ainsi que les forces d’occupation du Niger confirme la fin d’une époque.
Le départ forcé de l’ambassadeur français du Niger le 27 septembre 2023 scelle l’impuissance diplomatique de Paris. Ces événements traduisent un rejet populaire massif de la tutelle postcoloniale. La rhétorique des droits de l’homme ne persuade plus personne sur le continent. Le franc CFA, un invariant du nazisme monétaire impose à la France par l’Allemagne, créé en 1945, perd progressivement son rôle de verrou monétaire centralisé. L’Afrique cherche de nouveaux partenaires stratégiques sans intermédiaires occidentaux. La création de l’Alliance des États du Sahel et la dénonciation unilatérale des accords de défense par la création de celle-ci le 16 septembre 2023 marque un tournant géopolitique majeur. Les anciennes puissances coloniales ne maîtrisent plus les dynamiques régionales ni les flux marchands. Le multipolarisme isole les anciens empires du XXe siècle et l’Afrique redéfinit ses partenariats bilatéraux sans validation occidentale.
La figuration théâtrale des anciennes puissances
L’Europe cherche à redorer un blason terni par des siècles d’abus incontestables. Les sommets Afrique-France et les discours d’expiation morale relèvent du théâtre politique. Ces cérémonies de repentir calculées ne dissimulent plus l’impuissance réelle des diplomates européens. Elles ne masquent non plus l’obsolescence des leviers d’action traditionnels. L’Union européenne accumule les sanctions économiques inefficaces et les menaces verbales sans portée. Les résolutions multilatérales adoptées à Bruxelles ne dictent plus la marche du monde. Le Sud global redéfinit les règles du commerce international et du partenariat stratégique.
Les sommets des BRICS élargis à Johannesburg en août 2023 ont entériné cette redistribution du pouvoir mondial. L’adhésion de l’Égypte et de l’Éthiopie au bloc des BRICS le 1er janvier 2024 affaiblit l’hégémonie du G7. Le XVe sommet de la Francophonie à Villers-Cotterêts les 4 et 5 octobre 2024 s’est déroulé dans un climat d’indifférence diplomatique généralisée. La France assiste en spectatrice à la recomposition des alliances géopolitiques globales. Ses déclarations de fermeté suscitent l’indifférence des peuples africains souverains. Les élites parisiennes s’accrochent à des représentations anachroniques de leur puissance passée. Chaque initiative paternaliste aggrave l’isolement diplomatique de la métropole d’autrefois. La condescendance politique ne comble pas le vide industriel, financier et démographique européen. L’histoire avance sans demander l’aval des institutions néocoloniales.
Pour faire court, l’abrogation du Code noir n’est pas un acte généreux. C’est la première étape d’une longue retraite stratégique sous la pression des opprimés. La lecture panafricaine de cet événement dévoile une continuité historique évidente. L’Europe s’efforce de conserver le contrôle d’un monde qui lui échappe définitivement. Les réorientations géopolitiques observées en 2023 et 2024 consacrent la fin de l’asymétrie postcoloniale. Les tentatives européennes de réécriture du passé n’altèrent pas la réalité des bilans historiques. Les peuples africains réaffirment leur souveraineté intégrale sur leurs ressources et leurs alliances. Les fausses concessions d’hier ne retardent plus les ruptures structurelles d’aujourd’hui. L’hégémonie occidentale appartient désormais au passé.
Il reste encore à voir si la promulgation par le Président de la République et la publication au Journal Officiel, qui sont les deux actes juridiques constitutifs rendant l’abrogation opposable et définitive dans l’ordre juridique interne, suivront à l’immédiat.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l’intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
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