À la clôture du sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), tenu à Tianjin les 31 août et 1er septembre 2025, les contours d’un ordre multipolaire se sont clairement dessinés.

L’OCS : un bloc eurasiatique en expansion
Fondée en 2001, en succession au « Groupe de Shanghai », l’OCS s’est imposée comme la plus vaste organisation régionale au monde. Elle compte aujourd’hui la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, l’Inde, le Pakistan, l’Iran (depuis 2023) et la Biélorussie (depuis 2024). Elle réunit plus de trois milliards de personnes et couvre des ressources énergétiques considérables, des corridors de transport stratégiques et une géographie hautement sensible.
Initialement centrée sur la coopération sécuritaire – en particulier la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme – l’organisation a progressivement élargi son champ à l’économie, à la culture et au politique. Elle s’appuie sur un Secrétariat à Pékin et une Structure régionale antiterroriste (RATS) à Tachkent, tout en développant des initiatives en matière de finance, d’éducation, d’infrastructures et de gouvernance numérique.
La vision de Xi Jinping : un ordre multipolaire et inclusif
À Tianjin, le président chinois Xi Jinping a présenté l’OCS comme une pierre angulaire de sa stratégie géopolitique. Il l’a qualifiée « d’ancre de stabilité » et de « plateforme pour bâtir un monde multipolaire égal et ordonné ». Ce vocabulaire, très éloigné de celui de « l’ordre international fondé sur des règles » mis en avant par l’Occident (et perçu à Pékin comme un ordre sélectif au service des intérêts occidentaux), illustre l’ambition chinoise de substituer à la gouvernance centrée sur Washington des institutions où Pékin exerce une influence prédominante.
Xi a exhorté les membres à « rechercher un terrain d’entente malgré leurs différences », affichant la disponibilité chinoise à coopérer avec des États très divers – qu’il s’agisse de rivaux comme l’Inde et le Pakistan ou de partenaires sanctionnés comme la Russie et l’Iran. Il a mis l’accent sur l’alignement des projets de l’OCS avec l’Initiative des Nouvelles Routes de la Soie (BRI), en les présentant comme des instruments complémentaires de l’intégration eurasiatique.
Les priorités thématiques portaient sur la sécurité énergétique, la connectivité des infrastructures, l’industrie verte, l’économie numérique, les sciences et l’intelligence artificielle. L’insistance sur l’IA témoigne de la volonté de Pékin de fixer les standards technologiques mondiaux dans les secteurs émergents.
Financer l’avenir : le paquet d’initiatives chinoises
Au-delà des discours, Pékin a avancé des propositions concrètes. Xi Jinping a promis la création rapide d’une Banque de développement de l’OCS, destinée à financer les projets régionaux tout en consolidant le rôle central de la Chine.
Il a assorti cette annonce de plusieurs engagements financiers :
- 2 milliards de yuans de subventions pour les États membres dès cette année ;
- 10 milliards de yuans de prêts via le Consortium interbancaire de l’OCS sur trois ans ;
- La mise en œuvre de 100 projets sociaux de petite envergure, de bourses d’études, de programmes doctoraux, d’« ateliers Luban » (formation professionnelle) et de 10 000 stages de formation sur cinq ans.
En libellant ces financements en renminbi, Pékin promeut une dé-dollarisation progressive des échanges eurasiatiques. Comme le souligne Alexander Gabuev, du Carnegie Russia Eurasia Center, l’OCS devient également un laboratoire pour ce que certains appellent l’« électro-yuan » : des règlements en monnaie chinoise appliqués aux projets d’énergie verte, notamment en Asie centrale.
Les principaux résultats du sommet de Tianjin
Le sommet s’est achevé sur l’adoption de 24 documents, dont la Déclaration de Tianjin et la Stratégie de développement de l’OCS à l’horizon 2035. Ces textes offrent une feuille de route de long terme pour le renforcement institutionnel et la coopération sectorielle.
Parmi les autres points marquants, je signale :
- La réaffirmation de l’OCS comme plateforme de sécurité non-alignée, ancrée dans la Charte de l’ONU et opposée à « la mentalité de guerre froide » ;
- Les dynamiques trilatérales entre Xi, le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre indien Narendra Modi, traduisant à la fois la volonté de gérer la rivalité sino-indienne et de renforcer la coordination sino-russe ;
- Des déclarations thématiques marquant le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la fondation de l’ONU, insistant sur la nécessité d’une réforme de la gouvernance mondiale fondée sur la souveraineté et la non-ingérence ;
- Un consensus de principe en faveur de la désescalade régionale, y compris au Moyen-Orient, même si aucun engagement contraignant n’a été adopté.
L’Initiative chinoise pour la gouvernance mondiale
Un autre point central fut la présentation par Xi Jinping de la Global Governance Initiative (GGI), qualifiée de « quatrième grande initiative » chinoise après celles sur le développement, la sécurité et la civilisation.
La GGI repose sur cinq principes : l’égalité souveraine, l’État de droit international, le « véritable multilatéralisme », un développement centré sur l’humain et une gouvernance orientée vers l’action.
En pratique, elle vise à légitimer la vision chinoise d’un monde multipolaire, à institutionnaliser des normes alternatives au sein de l’OCS et à étendre l’influence de Pékin dans la définition des règles pour l’économie numérique, les infrastructures et la finance transfrontalière. Compte tenu de son ampleur géographique et de sa diversité, l’OCS apparaît comme le terrain pilote de ces ambitions.
Implications plus larges et pistes de réflexion
Au-delà des communiqués, je signale que plusieurs enjeux méritent attention :
- Institutionnalisation ou simple symbole ? – La future Banque de développement pourrait transformer l’OCS en fournisseur de biens publics mondiaux, mais des incertitudes demeurent quant à son capital, sa gouvernance et l’adhésion de l’Inde à une structure potentiellement dominée par Pékin.
- Dynamiques monétaires – Le rôle croissant du renminbi dans les financements traduit l’ambition chinoise d’internationaliser sa monnaie. S’il s’impose dans le commerce et l’énergie, il érodera davantage la primauté du dollar en Eurasie.
- Relations sino-indiennes – La présence de Modi à Tianjin illustre une volonté pragmatique de réengagement, mais les tensions persistent. L’attitude prudente de l’Inde sera un baromètre de la capacité de Pékin à diriger un bloc aux rivalités internes profondes.
- Positionnement sécuritaire – L’OCS continue de se présenter comme gardienne de stabilité sans devenir une alliance militaire. Cette rhétorique séduit les membres méfiants vis-à-vis des alliances occidentales, mais laisse planer des doutes sur sa capacité à gérer des crises, notamment en Afghanistan ou en Asie centrale.
- Partenariat sino-russe – Dans un contexte où Moscou se tourne vers l’Est, l’OCS lui offre un espace de légitimation et de consolidation de ses liens avec la Chine et l’Asie centrale. Toutefois, l’asymétrie économique place Pékin en position de fixer l’agenda.
Conclusion
Le sommet de Tianjin challenge la domination occidentale et a illustré la détermination de Pékin à consolider son rôle de puissance mondiale en combinant propositions institutionnelles ambitieuses et engagements financiers concrets. La présentation de l’OCS comme laboratoire de la Global Governance Initiative traduit la volonté chinoise de passer du statut de suiveur de normes à celui de producteur de normes.
La transformation de l’OCS en une organisation robuste reste en chantier, tributaire de la capacité à concilier des intérêts nationaux divergents. Mais une conclusion s’impose : à Tianjin, la Chine a franchi une étape décisive pour se placer au cœur des débats sur la gouvernance eurasiatique et mondiale, signalant un basculement de l’ordre international que l’Occident ne pourra ignorer.
Ricardo Martins – Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
Suivez les nouveaux articles sur la chaîne Telegram
