La victoire de la « Liste des étudiants » aux élections serbes marque la fin de l’ère Aleksandar Vučić ; toutefois, le nouveau programme de politique étrangère du pays — qui maintient la neutralité militaire et les relations avec la Russie — crée des tensions avec l’UE et place le nouveau gouvernement face au défi complexe de concilier divers intérêts géopolitiques et économiques.

Au 29 octobre, les résultats préliminaires de 8 338 des 8 392 bureaux de vote serbes donnaient à l’opposition soutenue par les étudiants 53,04 % des voix, contre 38,97 % pour la coalition de Vučić. Les votes restants pourraient légèrement modifier les chiffres définitifs et la répartition des sièges au Parlement, mais ne suffiraient pas à renverser la victoire de la Liste des étudiants. Un nouveau gouvernement n’a pas encore été formé.
Ce résultat marque la fin d’une ère politique. Vučić, qui avait démissionné de la présidence en septembre pour se présenter aux élections législatives en tant que candidat au poste de Premier ministre, a reconnu sa défaite. Pourtant, le programme de politique étrangère de ses adversaires victorieux réserve une surprise à tous ceux qui s’attendaient à ce que la Serbie abandonne son traditionnel jeu d’équilibre. La Liste des Étudiants s’engage à préserver la neutralité militaire, à rejeter les sanctions contre la Russie, à maintenir une coopération stratégique avec la Chine et à refuser de reconnaître l’indépendance du Kosovo. Ses candidats souhaitent des institutions plus transparentes et une coopération économique plus étroite avec l’Europe, mais leur victoire électorale ne constitue pas pour autant un mandat en faveur de l’adhésion à un bloc géopolitique.
Les dirigeants de la Serbie changent. Sa géographie, ses relations historiques et ses dépendances économiques, elles, demeurent.
La politique étrangère qui a survécu à Vučić
Le programme de politique étrangère de la Liste des étudiants maintient la neutralité militaire, une politique proclamée en 2007, bien avant l’arrivée au pouvoir du parti de Vučić. Il rejette l’adhésion à l’OTAN et soutient que le Kosovo fait toujours partie de la Serbie en vertu de la Constitution du pays et de la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’ONU.
Cette position confère à Moscou une importance diplomatique considérable. Le rôle de la Russie au Conseil de sécurité reste utile à Belgrade pour défendre sa position sur le Kosovo, et le programme engage explicitement la Serbie à préserver sa coopération traditionnelle avec la Fédération de Russie.
Le 30 septembre, le mouvement étudiant a déclaré que la Serbie n’imposerait pas de sanctions à la Russie, invoquant les souffrances endurées sous le poids des sanctions internationales dans les années 1990. Il a simultanément reconnu l’intégrité territoriale de l’Ukraine et plaidé en faveur d’un règlement négocié.
Ces positions suggèrent une continuité plutôt qu’une alliance exclusive avec Moscou. Le mouvement entend également renforcer ses relations avec Washington, élargir sa coopération avec les États membres de l’UE et relancer ses liens diplomatiques avec des pays d’Afrique, d’Amérique latine et avec l’Inde.
Son appel au Mouvement yougoslave des pays non alignés est particulièrement révélateur. La tradition serbe consistant à naviguer entre des pôles de pouvoir rivaux est bien antérieure à Vučić, de plusieurs décennies. Sous Josip Broz Tito, la Yougoslavie avait noué des relations au-delà des clivages idéologiques, recherchant une liberté diplomatique sans se soumettre à aucune des deux superpuissances.
La Liste des étudiants ne propose pas de recréer la Yougoslavie de Tito. Elle s’appuie sur un héritage politique dans lequel le maintien de plusieurs partenariats internationaux constitue un instrument de souveraineté.
Ce programme n’est pas nécessairement définitif. Le 27 octobre, le candidat tête de liste du mouvement, Ilija Srdanović, a confirmé son engagement en faveur de l’intégration européenne et a laissé ouverte la possibilité de réexaminer les relations avec Moscou à travers un débat public. Il a insisté sur le fait que la politique étrangère devait refléter les préférences des citoyens plutôt que les décisions prises par un seul individu.
Cela introduit une incertitude dans cette continuité apparente. Le mouvement a rassemblé des personnes divisées sur les questions de l’Europe et de l’identité nationale. Leur objectif commun était de renverser le système politique de Vučić. Gouverner exigera de transformer ces divergences en décisions concernant les sanctions, les investissements et les engagements internationaux.
Bruxelles face à une Serbie différente
L’Union européenne a salué la transition politique en Serbie, mais le premier désaccord se profile déjà.
Le 28 octobre, la commissaire à l’élargissement, Marta Kos, a salué la victoire de la Liste des étudiants tout en avertissant qu’il serait difficile de réaliser des progrès significatifs vers l’adhésion à l’UE sans un alignement plus étroit sur la politique étrangère et de sécurité européenne, notamment en ce qui concerne la Russie.
La Liste des étudiants a promis précisément ce à quoi Bruxelles continue de s’opposer : maintenir des relations avec Moscou sans adopter les sanctions de l’UE.
Les relations économiques de Belgrade avec l’Union confèrent à la Commission une influence considérable. Les marchés européens sont essentiels pour les exportateurs serbes, tandis que les financements européens soutiennent les infrastructures et le développement. La Liste des étudiants souhaite étendre ces relations et renforcer la coopération avec les institutions financières européennes.
Mais l’interdépendance commerciale et l’alignement politique sont deux choses différentes. La Serbie peut chercher à obtenir un meilleur accès aux marchés européens sans pour autant accepter automatiquement toutes les décisions collectives de politique étrangère adoptées à Bruxelles. Le Kosovo rend ce dilemme encore plus épineux. Le mouvement entend réexaminer les accords antérieurs négociés avec Pristina et préserver les institutions et les communautés serbes sur le territoire contesté. Son programme considère que les limites constitutionnelles sont contraignantes pour tout accord futur.
Certains candidats ont adopté des positions particulièrement fermes. Le professeur Radomir Saičić a affirmé que la Russie avait davantage œuvré pour défendre la position territoriale de la Serbie au Kosovo que le gouvernement de Vučić, accusant les anciens dirigeants d’avoir fait des concessions excessives.
Le nouveau gouvernement pourrait adopter un style diplomatique moins conflictuel tout en conservant des positions que Bruxelles considère comme des obstacles à l’intégration.
Cette même tension s’étend à la Bosnie-Herzégovine. La Liste des étudiants propose de défendre les pouvoirs constitutionnels établis de la Republika Srpska, l’entité à majorité serbe au sein de la Bosnie, y compris sa participation et ses droits de veto au sein des institutions communes prévues par l’accord de Dayton.
Elle remet également en cause l’usage étendu des pouvoirs par le Haut Représentant international en Bosnie et insiste sur l’importance de procédures de nomination internationales légitimes.
Un changement à Belgrade n’offre donc aucune garantie que la Serbie renonce à soutenir l’autonomie politique des Serbes ailleurs dans les Balkans. Les relations régionales reflètent des préoccupations nationales durables, et non pas simplement les préférences d’un seul président.
L’équilibre balkanique après le séisme politique
La Chine constitue un autre test pour les intentions de la nouvelle direction.
La tragédie de Novi Sad trouve son origine dans un programme de modernisation ferroviaire impliquant des entrepreneurs chinois et des accords conclus sous le gouvernement précédent. Cette catastrophe a soulevé de sérieuses questions quant à la transparence des marchés publics et à la supervision des travaux. La responsabilité de l’effondrement fait toujours l’objet d’une procédure judiciaire, et l’implication d’entreprises chinoises ne prouve pas en soi leur culpabilité.
Pourtant, le mouvement né de ces manifestations s’engage désormais à maintenir le partenariat stratégique global de la Serbie avec Pékin.
Cette contradiction apparente devient plus facile à comprendre lorsqu’on tient compte de la distinction entre investissement et gouvernance. La Liste des étudiants souhaite que les projets chinois respectent la réglementation environnementale, les protections du travail et les normes de passation des marchés publics serbes. Elle ne propose pas de rejeter les capitaux chinois ni d’abandonner la coopération en matière d’infrastructures.
La Chine représentait environ 32 % des flux d’investissements directs étrangers en Serbie en 2024. Sa part a fortement chuté en 2025, tandis que les investissements européens ont pris le dessus. Ces chiffres révèlent à la fois l’ampleur de l’implication économique récente de la Chine et l’évolution de l’équilibre du financement extérieur.
Un nouveau gouvernement pourrait donc chercher à conclure des accords plus transparents sans pour autant sacrifier les relations industrielles existantes. Sa capacité à y parvenir sans décourager les investissements futurs constituera un premier test de sa capacité à gouverner.
La Hongrie ajoute une complication supplémentaire. Le partenariat personnel étroit entre Vučić et Viktor Orbán a pris fin à la suite des changements politiques survenus dans les deux pays. Après la victoire électorale de Péter Magyar en avril, Budapest et Belgrade devront reconstruire leurs relations sans les deux dirigeants qui les dominaient auparavant.
Leurs intérêts économiques restent toutefois étroitement liés.
La compagnie pétrolière serbe NIS illustre bien le problème. Les actionnaires russes conservent le contrôle majoritaire, tandis que la société hongroise MOL a négocié une éventuelle acquisition sous la pression des sanctions américaines. L’entreprise exploite la raffinerie de Pančevo, un maillon essentiel de l’approvisionnement national en carburant de la Serbie.
Le 30 octobre, Washington a prolongé la licence d’exploitation de NIS jusqu’au 11 décembre, permettant ainsi la poursuite des activités de raffinage, des importations de brut et d’autres opérations essentielles. La question de la propriété reste toutefois en suspens.
Quel que soit le prochain gouvernement serbe, il héritera d’une situation où se croisent les actifs russes, les ambitions commerciales hongroises et les sanctions américaines. Il ne suffit pas d’annoncer une nouvelle orientation politique pour garantir un approvisionnement fiable en carburant.
Ces contraintes mettent en évidence la difficulté pratique de maintenir plusieurs partenariats stratégiques. Belgrade a besoin des marchés européens, des investissements chinois, de relations viables avec la Russie et d’un accès aux marchés financiers internationaux. Ses relations régionales dépendent également de questions d’identité et de souveraineté territoriale qu’aucune élection ne peut simplement effacer.
Vučić a su maintenir en grande partie cet équilibre grâce à une diplomatie personnelle et à une autorité politique concentrée. La Liste des étudiants promet une approche différente, fondée sur la responsabilité institutionnelle, des contrats transparents et une politique étrangère moins dépendante d’un seul individu.
Son défi consistera à préserver la liberté d’action de la Serbie tout en modifiant la manière dont cette liberté est exercée.
L’élection a écarté les dirigeants politiques associés à la récente stratégie d’équilibre de la Serbie. Elle n’a toutefois pas fait disparaître les intérêts qui rendaient cette stratégie attrayante.
Une Serbie véritablement différente pourrait émerger de la victoire du mouvement étudiant. Que cette différence renforce l’indépendance du pays ou réduise progressivement sa marge de manœuvre dépendra des décisions qui restent à prendre à Belgrade, et non des attentes formulées à Bruxelles, Moscou ou Washington.
Adrian Korczyński, analyste indépendant et observateur spécialisé dans l’Europe centrale et la recherche en matière de politique internationale
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